Boris Vian, grand amateur de Jazz et colectionneur invétéré de ce qu’on appelle aujourd’hui une galette, a écrit de nombreux reportages, chroniques et portraits peignant l’univers du jazz dans les années 40 et 50. Il colora les pages de Combat, de Jazz News, d’Arts, du Cahier du disque et de bien d’autres publications avec toujours une passion frénétique et une défense absolue des valeurs alors diffuses dans le jazz, à savoir l’ouverture sur le monde, sur les noirs-américains et un goût (très) prononcé pour la fête. Mais écrire sur le jazz, ou plutôt sous, en dedans ou dessus, autour et à travers… l’amenait aussi à témoigner des changements transformant le monde d’après-guerre. Tout particulièrement une technologie l’invention du microsillon. Allez on l’écoute, euh pardon, on le lit !

DISQUE… JAZZ… RÉVOLUTION

Ceci doit en principe effleurer le sujet du disque, considéré comme une de nos nourritures essentielles à nous autres, les petits amateurs de musique vivante. Or le disque est en train de subir une grosse évolution, une révolution même, sur le plan technique. Je ne sais si je vous ai tenus ici au courant de l’invention américaine du  » microsillon « , procédé permettant de loger sur une face de vingt-cinq centimètres entre un quart d’heure et ving-cingt minutes de musique. Eh bien ! Le microsillon est une chose désormais commerciale et les premiers sortent là-bas. Bien mieux : Columbia et Victor, les deux grandes compagnies, se disputent le marché de la façon suivante : l’une sort du microsillon à trente-trois tours par minute, l’autre à quarante-cinq tours et chacune naturellement vend l’appareil reproducteur correspondant (à un prix, disons-le, véritablement dérisoire).
Disons tout de suite que sans aucun doute, on viendra dans ce domaine à une inéluctable standardisation ; si Columbia et Victor veulent se concurrencer, ce n’est pas dans ce domaine qu’elles doivent porter leurs efforts : c’est sur le plan artistique. Si toutes les compagnies actuelles sortaient les unes des disques ronds, les autres des rouleaux, les autres des disques ovales, carrés, pointus ou côniques, et si chaque fois on devait acheter l’appareil correspondant, l’industrie du disque en serait encore à son stade artisanal. Considérons donc la  » variété  » actuelle comme un signe étonnant d’incompréhension de la part d’un pays qui nous a habutués à plus de lucidité commerciale, et attendons une normalisation qui ne saurait tarder.
Mais tentons en même temps de prévoir les conséquences possibles d’une révolution technique dans le domaine du jazz.
Une seule firme jusqu’à présent, envisage d’adopter le procédé pour la publication des séries  » Jazz at the Philarmonic « , ces concerts enregistrés sur scène dont certains paraissent maintenant en France chez Disc (la marque enregistreuse  déjà varié plusieurs fois ; le dépositaire actuel aux U.S.A. est Mercury). Ceci se comprend assez. Cachun des sessions dure en effet plusieurs faces et c’est ennuyeux d’avoir à se lever pour changer toutes les trois minutes le disuqe de côté.
Pour le jazz  » courant « , par contre, il est possible que l’on en reste, pendant longtemps encore, au disque ordinaire de vingt-cinq centimètres. À force d’enregistrer des faces de vingt-cinq centimètres, on a pris le pli de jouer des morceaux d’une durée correspondante, et le public  » est habitué « . Pourtant, quel avantage… songez à la version V Disc de Mood to be wooed de Duke Ellington, amputée pitoyablement sur le disque du commerce. Lorsqu’on y réfléchit un peu, le  » microsillon  » devrait éliminer les arrangements bâclés, obliger les orchestres à ne pas se cantonner dans les rifss monotones, redévelopper, surtout dans le grand orchestre, le goût du chorus fignolé devant un fond riche et bien rempli.
Et d’ailleurs, qui sait ? Le microsillon prendra-t-il ? Il est bien étonnant que la technique moderne n’ait pas encore tant lancé en série un procédé qui élimine le bruit d’une aiguille, les râclements de vieillesse et le reste…
C’est bien étonnant… J’ai idée que l’avenir nous réserve des surprises. Binetôt, nous reparlerons technique…

Boris Vian, Combat (12/13 Mars 1949)

in Écrits sur le Jazz, Le Livre de Poche, Paris, 2006, p. 322 à 324.

© Le Livre de poche et Ursula Vian Kübler.

Ah Boris ! Tu n’aurais pas mieux pu deviner !

Sélectionné par Des Races. 

 

Ps : Il est possible de visiter l’appartement de Boris Vian, sur les toits du Moulin Rouge, au 6 bis Cité Véron (Paris 18e) sur demande écrite à la Fondation. L’occasion de palper l’une des plus belles collections de vinyles de jazz en France.
 

 

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