La musique a ceci de commun avec la poésie et l’amour, et même avec le devoir : elle n’est pas faite pour qu’on en parle, elle est faite pour qu’on en fasse ; elle n’est pas faite pour être dite, mais pour être « jouée »… Non, la musique n’a pas été inventée pour qu’on parle de musique ! N’est-ce pas la définition même du Bien ? Le Bien est fait pour être fait, non pas pour être dit ou connu ; et de même le mal est une manière de commettre l’acte plutôt qu’une chose sue ; bien et mal sont d’ordre sinon dramatique, du moins drastique. Le bien est l’affaire des militants ! La poésie, en cela, n’est-elle pas une sorte de bienfaisance ? Faire comme on dit, et même faire sans dire : telle serait sans doute la devise de celui dont toute la vocation intentionnelle est de faire, de faire transitivement, de faire purement et simplement, et non pas de faire faire… Car qu’est-ce que la parole, sinon une action secondaire, une action avec exposant ou, mieux encore, comme dans l’art de persuader des rhéteurs, une action sur de l’action ? Le Dire est un Faire atrophié, avorté et un peu dégénéré : action en retrait ou simplement ébauchée, la parole est volontiers pharisienne et n’agit qu’indirectement…, sauf bien entendu en poésie, où c’est le dire lui-même qui est le faire ; le poète parle, mais ce ne sont pas des paroles pour dire, comme les paroles du Code civil : ce sont des paroles pour suggérer ou captiver, des paroles de charme ; la poésie est faite, immédiatement, pour faire le poème, et la poétique, qui est un faire avec exposant, pour réfléchir sur la poésie. La même différence sépare en musique le créateur et le théoricien. On parle trop, aujourd’hui, pour avoir musicalement quelque chose à dire ! Tels les philosophes, oubliant de philosopher, parlent de la philosophie du voisin…[…]

La musique (…) est elle-même une sorte de silence, parce qu’elle impose silence aux bruits, et d’abord au bruit insupportable par excellence qui est celui des paroles. Le plus noble de tous les bruits, la parole – car il est celui par lequel les hommes se font comprendre les uns des autres – devient, quand il entre en concurrence avec la musique, le plus indiscret et le plus impertinent. La musique est le silence des paroles comme la poésie est le silence de la prose, elle allège la pesanteur accablante du logos et empêche que l’homme ne s’identifie à l’acte de parler. Le chef d’orchestre attend pour donner le signal à ses musiciens que le public se soit tu, car le silence des hommes est comme un sacrement dont la musique a besoin pour élever la voix… […]

L’artiste joue avec l’immédiat comme le papillon avec la flamme. Un jeu acrobatique et périlleux ! Pour connaître intuitivement la flamme il faudrait non seulement voir danser la petite langue de feu, mais épouser du dedans sa chaleur ; joindre à l’image la sensation existentielle de la brûlure. Le papillon ne peut que s’approcher de la flamme au plus près, frôler sa chaleur brûlante et littéralement jouer avec le feu ; mais si, avide de la connaître encore mieux, il vient imprudemment à pénétrer dans la flamme elle-même, que restera-t-il de lui sinon une pincée de cendres ? Connaître la flamme du dehors en ignorant sa chaleur, ou bien connaître la flamme elle-même en se consumant en elle, savoir sans être, ou être sans savoir, – tel est le dilemme.

Vladimir JANKELEVITCH
La Musique et l’Ineffable, éd. du Seuil, pp. 1O1-1O2

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