Double prix Goncourt, Romain Gary restera sans doute le seul écrivain à avoir trompé le jury sous pseudonyme. Il reçoit en 1975 pour la seconde fois le prestigieux prix avec La Vie devant soi, et entre dans la légende.

D’origine russe, Romain Gary – ou Roman Kacew – devient polonais après la Première guerre mondiale, quand sa région change d’allégeance. Les Kacew s’installent en France en 1928, et le futur Romain prend la nationalité française en 1935. Quand la guerre éclate, il fuit pour Alger d’où il rejoint Londres et le général De Gaulle. Aviateur, il participe aux campagnes de Libye, de Syrie, en Palestine, et participe au bombardement des bases de lancement des V1 à la fin de la guerre.

Celle-ci finie, il prend congé de l’armée et devient diplomate. Il sera notamment à New York à la Mission permanente de la France auprès des Nations Unies, à Londres ou à Los Angeles comme consul de France.

En parallèle de sa riche carrière, Romain Gary écrit. Dès 1946, il sort l’Éducation Européenne et se fait remarquer pour ses talents d’écrivain. Mais c’est avec Les Racines du ciel qu’il décroche le Goncourt en 1956, avec une majestueuse ode à la Nature. Puis suivent des romans aussi complets les uns que les autres : La Promesse de l’aube en 1960, Chien Blanc en 1970 pour ne citer qu’eux. Il épouse entre temps l’actrice Jean Seberg en 1963, formant l’un des couples les plus glamour du XXème siècle.

Gros-Calin est le premier des quatre romans que signe Romain Gary sous le pseudonyme d’Emile Ajar. Si le plus connu La Vie devant soi remporte le prix Goncourt en 1975, Gros-Calin reste l’un des romans les plus ironiques de l’auteur. Toujours décalé dans son écriture, il impressionne pendant 250 pages d’un absurde humour à la limite de l’incompréhension. Mais là où un auteur serait tombé dans le saugrenu, Romain Gary nous tient en haleine, rebondissant et construisant de fil en aiguille une toile dans laquelle le personnage principal s’embourbe et se dépêtre. Pour notre plus grand bonheur.

Le passage suivant prend place peu après le début du roman. Grôs-Calin est un ouvrage zoologique écrit par le personnage principal Michel Cousin sur les pythons. Michel Cousin rentre d’Afrique, où il a adopté l’animal.

 

Une autre fois, dans le même ordre de choses, j’ai pris à la porte de Vanves un wagon qui s’est trouvé être vide, sauf un monsieur tout seul dans un coin. J’ai immédiatement vu qu’il était assis seul dans le wagon, et je suis allé bien sûr m’asseoir à côté de lui. Nous sommes restés ainsi un moment et il s’est établi entre nous une certaine gêne. Il y avait de la place partout ailleurs alors c’était une situation humainement difficile. Je sentais qu’encore une seconde et on allait changer de place tous les deux mais je m’accrochais, parce que c’était ça dans toute son horreur. Je dis « ça » pour me faire comprendre. Alors il fit quelque chose de très beau et de très simple, pour me mettre à l’aise. Il sortit son portefeuille et il prit à l’intérieur des photographies. Et il me les fit voir une à une, comme on montre des familles d’êtres qui vous sont chers pour faire connaissance.

– Ça, c’est une vache que j’ai achetée la semaine dernière. Une Jersey. Et ça, c’est une truie, trois cent kilos. Hein ?

– Ils sont beaux, dis-je, ému, en pensant à tous les êtres qui se cherchent sans se trouver. Vous faites de l’élevage ?

– Non, c’est comme ça, dit-il. J’aime la nature. Heureusement que j’étais arrivé parce qu’on s’était tout dit et qu’on avait atteint un point dans les confidences où il allait être très difficile d’aller plus loin et au-delà à cause des embouteillages intérieurs.

Je précise immédiatement par souci de clarté que je ne fais pas de digressions, alors que je m’étais rendu au Ramsès pour consulter l’abbé Joseph, mais que je suis, dans ce présent traité, la démarche naturelle des pythons, pour mieux coller à mon sujet. Cette démarche ne s’effectue pas en ligne droite mais par contorsions, enroulements et déroulements successifs, formant parfois des anneaux et de véritables noeuds et qu’il est important donc de procéder ici de la même façon, avec sympathie et compréhension. Il faut qu’il se sente chez lui, dans ces pages.

Je note également que Grôs-Calin a commencé à faire sa première mue chez moi à peu près au moment où je me suis mis à prendre ces notes. Bien sûr, il n’est arrivé à rien, il est redevenu lui-même, mais il a essayé courageusement, et il a fait peau neuve. La métamorphose est la plus belle chose qui me soit jamais arrivé. Je me tenais assis à côté de lui, en fumant une courte pipe, pendant qu’il muait. Au dessus, sur le mur, il y a les photos de Jean Moulin et de Pierre Brossolette, que j’ai déjà mentionnés ici en passant, comme ça, sans aucun engagement de votre part.

 

Photo de couverture : Romain Gary en 1970 dans son bureau à Paris. © DALMAS/SIPA

Références : Grôs-Calin. Romain Gary (Emile Ajar). Folio : Paris. 1974, 290 pages.

 

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