En décrivant l’amour entre deux adolescents de province, André Gide dépeint la vertu amoureuse en opposition avec la religiosité du couple.

Amoureux l’un de l’autre, Jérôme et Alissa n’aspirent qu’au mariage et à une vie paisible, à deux. Mais à force de retrouvailles et de rebondissements, Alissa rejette toute possibilité de bonheur terrestre et matériel, s’en remettant à la religion comme seul salut possible de l’Homme.

Par un élégant enchevêtrement de leur correspondance, leurs retrouvailles, et du journal intime d’Alissa, le prix Nobel de littérature s’amuse et nous amuse. On est vite happés par la justesse de l’écriture et les enjeux de la morale religieuse. Le récit de l’amour impossible attriste en même temps qu’éveille le désir d’en savoir plus. Les deux protagonistes s’aiment d’un amour pur, par correspondance, et ne se complaisent plus dans l’amour physique et matériel. Est-ce là le véritable amour ?

Notre bout de lecture d’aujourd’hui relate les retrouvailles du couple après le service militaire de Jérôme, un an plus tard.

 

«

C’est chez tante Plantier qu’eut lieu notre première rencontre. Je me sentais soudain alourdi, épaissi par mon service … J’ai pu penser ensuite qu’elle m’avait trouvé changé. Mais que devait importer entre nous cette première impression mensongère ? – Pour moi, craignant de ne plus parfaitement la reconnaître, j’osais d’abord à peine la regarder… Non ; ce qui nous décontenança plutôt, c’était ce rôle absurde de fiancés qu’on nous contraignait d’assumer, cet empressement de chacun à nous laisser seuls, à se retirer devant nous.

 

[…]

 

Il faisait chaud pour la saison. La partie de la côte où nous marchions était exposée au soleil et sans charme ;les arbres dépouillés ne nous étaient d’aucun abri. Talonnés par le souci de rejoindre la voiture où nous attendait la tante, nous activions incommodément notre pas. De mon front que barrait la migraine je n’extrayais pas une idée ; par contenance, ou parce que ce geste pouvait tenir lieu de paroles, j’avais pris, tout en marchant, la main qu’Alissa m’abandonnait. L’émotion, l’essoufflement de la marche, et le malaise de notre silence nous chassaient le sang au visage ; j’entendais battre mes tempes ; Alissa était déplaisamment colorée ; et bientôt la gêne de nous sentir accrochés l’une à l’autre nos mains moites nous les fit laisser se dépendre et tomber chacune tristement.

 

[…]

 

Si fâcheuse que fut cette rencontre, en vain l’accuserai-je. Quand bien même tout nous eut secondés, nous eussions inventé notre gêne. Mais qu’Alissa, elle aussi, le sentît, rien ne pouvait me désoler davantage. Voici la lettre que, sitôt de retour à Paris, je reçus :

 » 

Mon ami, quel triste revoir ! tu semblais dire que la faute en était aux autres, mais tu n’as pas pu t’en persuader toi-même. Et maintenant je crois, je sais qu’il en sera toujours ainsi. Ah ! je t’en prie, ne nous revoyons plus !

Pourquoi cette gêne, ce sentiment de fausse position, cette paralysie, ce mutisme, quand nous avons tout à nous dire ? Le premier jour de ton retour j’étais heureuse de ce silence même, parce que je croyais qu’il se dissiperait, que tu me dirais des choses merveilleuses ; tu ne pouvais partir auparavant.

Mais quand j’ai vu s’achever silencieuse notre lugubre promenade à Orcher et surtout quand nos mains se sont déprises l’une de l’autre et sont retombés sans espoir, j’ai cru que mon cœur défaillait de détresse et de peine. Et ce qui me désolait le plus ce n’était pas que ta main eût lâché la mienne, mais de sentir que, si elle ne l’eût point fait, la mienne eût commencé – puisque non plus elle ne se plaisait plus dans la tienne.

 

[…]

 

J’ai déchiré cette lettre, il est vrai ; mais je te la réécris à présent, presque la même. Oh ! je ne l’aime pas moins, mon ami ! au contraire je n’ai jamais si bien senti, à mon trouble même, à ma gêne dès que tu t’approchais de moi, combien profondément je t’aimais ; mais désespérément, vois-tu, car, il faut bien me l’avouer : de loin je t’aimais davantage. Déjà je m’en achève de m’instruire, et c’est de quoi, toi aussi, mon ami, il importe de te convaincre. Adieu, mon frère tant aimé ; que Dieu te garde et te dirige : de Lui seul on peut impunément se rapprocher. 

« 

»

 

Amaury.

 

 

Références.

Gide André, La porte étroite. Mercure de France. Paris : Folio. 1909, 181 p.

 

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