Il est difficile de parler de grands mouvements sociétaux avec des « gros mots ». Identité, Nation, Religion ; beaucoup s’essaient à théoriser ces concepts, et très peu finissent au panthéon des écrivains. Amin Maalouf est de ces derniers, membre de l’Académie française et Prix Goncourt 1993, c’est avec beaucoup d’humilité qu’est retranscrit ici ce bout de lecture.

Journaliste de renom en son pays, Amin Maalouf quitte le Liban pour la France en 1976, un an après le début de la guerre civile. A Beyrouth, il écrivait pour An-Nahar sur la politique internationale ; en France, il prend la tête de Jeune Afrique.

Lui même fils d’un journaliste et poète, il se passionne pour l’écriture et s’y consacre pleinement dès les années 1980. En sa qualité d’homme d’information, il écrit des romans historiques – Léon l’Africain sur le diplomate et marchand Hassan el-Wazzan, Samarcande sur le poète persan Omar Khayyam – qui lui vaudront la reconnaissance des milieux littéraires. Vite, le public français le découvre avec le Prix Goncourt 1993 pour Le Rocher de Tanios, et l’Europe avec le Prix européen de l’essai Charles Veillon pour Les identités meurtrières.

Dans ses Identités meurtrières, Amin Maalouf évoque les nations et religions dans le prisme des identités. Qu’est ce qui nous définit ? Pourquoi se définit-on ? En alliant la force des mots bien orchestrés et une pensée cadrée et sûr d’elle, il parle de l’Islam et du Christianisme, de l’humanisme global et des problèmes identitaires locaux, des dérives du village global et des défis pour demain. Ci-après, deux passages marquants de l’essai, comme une invitation à découvrir plus encore Amin Maalouf.

 

De la coexistence des religions :

Je n’ai jamais renié la religion de mes pères, je revendique aussi cette appartenance, et je n’hésite pas à reconnaître l’influence qu’elle a eue sur ma vie. Moi qui suis né en 1949, je n’ai connu, pour l’essentiel, qu’une Église relativement tolérante, ouverte au dialogue, capable de se remettre en cause, et si je demeure indifférent au dogme et sceptique face à certaines prises de position, je vois dans cette appartenance qu’on m’a transmise un enrichissement et une ouverture, en aucun cas une castration.

 

Aucune religion n’est dénuée d’intolérance, mais si l’on faisait le bilan de ces deux religions « rivales », on constaterait que l’islam ne fait pas si mauvaise figure. Si mes ancêtres avaient été musulmans dans un pays conquis par les armées chrétiennes, au lieu d’avoir été chrétiens dans un pays conquis par les armées musulmanes, je ne pas qu’auraient pu continuer à vivre depuis quatorze siècles dans leurs villes et villages, en conservant leur foi. Que sont devenus, en effet, les musulmans d’Espagne ? Et les musulmans de Sicile ? Disparus, tous jusqu’au dernier, massacrés, contraints à l’exil ou baptisés de force.

Il y a dans l’histoire de l’islam, dès ses débuts, une remarquable capacité à coexister avec l’autre. A la fin du siècle dernier, Istanbul, capitale de la principale puissance musulmane, comptait dans sa population une majorité de non-musulmans, principalement des Grecs, des Arméniens et des Juifs. Imaginerait-on à la même époque une bonne moitié de non-chrétiens, musulmans ou juifs, à Paris, à Londres, à Vienne ou à Berlin ? Aujourd’hui encore, bien des Européens seraient choqués d’entendre dans leurs villes l’appel du muezzin.

De la mondialisation :

 Je tiens à répéter que si les inquiétudes que suscite la mondialisation me paraissent quelquefois excessives, je ne les juge pas sans fondement.

Elles sont, me semble-t-il, de deux sortes. La première, je me contenterai de la signaler plus brièvement qu’elle ne le mérite, parce qu’elle déborde largement le cadre de cet essai. C’est l’idée selon laquelle le bouillonnement actuel, plutôt que de conduire à un enrichissement extraordinaire, à la multiplication des voies d’expression, à la diversification des opinions, conduite paradoxalement à l’inverse, à l’appauvrissement ; ainsi, ce foisonnement d’expressions musicales débridées ne déboucheraient, finalement, que sur une espèce de musique d’ambiance mièvre et doucereuse ; ainsi, le formidable brassage des idées ne produirait qu’une opinion unanimiste, simpliste, un plus-petit-commun-dénominateur intellectuel ; au point que tout le monde, bientôt, a l’exception d’une poignée d’originaux, finira par lire – s’il lit ! – les mêmes romans stéréotypés, par écouter des mélodies indistinctes déversées à la tonne, par regarder des films produits selon les mêmes canevas, en un mot à avaler la même bouillie informe de sons, d’images et de croyances.

(…)

Devrions-nous en conclure que le foisonnement, plutôt que d’être un facteur de diversité culturelle, mène en fait, par la vertu de quelque loi insidieuse, à l’uniformité ? Le risque existe, sans aucun doute, comme nous le laissent entrevoir la tyrannie des taux d’écoute et les dérapages du « politiquement correct ». Mais c’est le risque inhérent à tout système démocratique ; on peut redouter le pire si l’on s’en remet passivement à la pesanteur du nombre ; en revanche, aucune dérive n’est inéluctable si l’on utilise à bon escient les moyens d’expression dont on dispose, et si l’on sait voir, sous la réalité simpliste des chiffres, la réalité complexe des hommes.

Car – faut il le rappeler ? – nous ne sommes pas à l’ère des masses, malgré certaines apparences, mais à l’ère des individus. De ce point de vue, l’humanité, après avoir frôlé au cours du XXè siècle les plus graves périls de son histoire, s’en est sortie plutôt mieux que prévu.

Bien que la population de la planète ait presque quadruplé en cent ans, il m’apparaît que, dans l’ensemble, chaque personne est plus consciente que par son passé de son individualité, plus consciente de ses droits, un peu moins sans doute de ses devoirs, plus attentive à sa place dans la société, à sa santé, à son bien-être, à son corps, à son avenir propre, aux pouvoirs dont elle dispose, à son identité – quel que soit par ailleurs le contenu qu’elle lui donne. Il me semble également que chacun d’entre nous, s’il sait user des moyens inouïs qui sont aujourd’hui à sa portée, peut influencer de manière significative ses contemporains, et les générations futures. A condition d’avoir quelque chose à leur dire. A condition aussi, de se montrer inventif, parce que les nouvelles réalités ne nous arrivent pas accompagnées de leur mode d’emploi.

A condition, surtout, de ne pas se blottir chez soi en marmonnant : « Monde cruel, je ne veux plus de toi !

 

 

Références.

Amin Maalouf, Les Identités meurtrières. Livre de Poche : Paris. 1998, 189 p.

 

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