Lorsque les troupes américaines occupaient encore la Jamaïque durant la Seconde Guerre Mondiale, les rues résonnaient au son du jazz et du rhythm’n’blues. Mais à partir de son indépendance, en 1961, un nouveau genre musical envahit les oreilles : le reggae. Et avec lui, ses nombreux sous-genres. La photographe Beth Lesser a su mettre ce nouveau souffle en images. Retour sur l’artiste, le reggae, et la culture qui en découle.

 

En 1961, la Jamaïque acquiert enfin son indépendance. L’île est libre, certes, mais son peuple opprimé. La pression politique de l’époque amène les gens à rechercher un nouveau moyen d’exprimer leur liberté. Et c’est dans la musique qu’ils la retrouveront. La musique adoucit les mœurs dit-on, mais elle permet aussi de rassembler une communauté autour d’une seule et même idée, celle d’oublier, ne serait-ce que pour quelques instants, la tension politique qui l’entoure. Grands nombres de mouvements musicaux ont éclos de cette idée,  la Jamaïque des années 60 verra naître le reggae.

 Wayne Smith révolutionnera l’industrie du reggae grâce à son magnifique “Under Mi Sleng Teng”

Le reggae se veut l’expression de la population noire de Jamaïque, et notamment celle des ghettos. Porteur d’un message politique et religieux – le rastafarisme -, le reggae est empreint d’un certain mysticisme et traduit le mécontentement populaire, en s’appuyant sur l’ancienne tradition des plaintes des esclaves. A la manière de leurs ancêtres, les classes populaires jamaïcaines se retrouvent pour oublier le contexte politique difficile dans lequel elles évoluent. Car oui, après son indépendance, la Jamaïque est un pays pauvre, et ses grandes villes ressemblent plus à des ghettos qu’à des banlieues bourgeoises. Les deux grands partis politiques de l’époque – le People’s National Party (PNP) et la Jamaïca Labour Party (JLP) – divisent le peuple en deux, et chaque quartier arbore fièrement la couleur de son parti.

Les armes passent de main en main, et pointent le bout de leur nez pour un simple accrochage en voiture. La scène musicale réussit alors ce qu’elle sait faire de mieux, rassembler le peuple, peu importe ses croyances, son milieu social ou encore son parti politique. Et c’est à partir de ce moment-là que le reggae se traduira comme le cri du peuple. Né dans les années 60, il traversa la frontière jamaïcaine qu’à partir de 1968, et en 1972, grâce au film “The Harder They Came”, réalisé par Perry Honzel – où apparaîtront Bob Marley et Jimmy Cliff.

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ChineyMan and Baba Bu at ChannelOne Studio, 1984 © Beth Lesser

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In front of S&M record shop, 1987 © Beth Lesser

En tout bon genre musical qui se respecte, le reggae accouche de nombreux sous-genres. Un en particulier marquera les années 80 : le dance hall. Apparu après la mort de Bob Marley, en 1981, le dance hall reprend alors tous les codes du rastafarisme – l’éloge de la marijuana, de l’homme noir et de la culture noire venue principalement d’Ethiopie. Grâce au système son des sonos-mobiles, le dance hall fait danser le peuple dans les rues.

Fraîchement débarqués de leur Canada d’origine, la photographe Beth Lesser et son mari David Kingston s’empreignent de cet enthousiasme qui déborde des rues pour le transmettre au reste du monde. En plus de la création d’un fanzine – “Life good today”, nommé d’après une chanson de Prince Jazzbo -, ils donnent interviews et conférences à travers la Jamaïque et New-York. S’en suivront de nombreux livres relatant cette époque, dont le premier jamais écrit sur l’évolution digitale de la musique en Jamaïque – “Kings Jammys”, sorti en 1989 [1] – et un magnifique ouvrage sorti en 2008 regroupant toutes les photographies prises par Beth Lesser dans les années 80 – “Dance hall : the rise of the Jamaïcan Dance Hall Culture” [2].

A la manière d’un Jamel Shabazz et ses b-boys new-yorkais des années 80, ou encore de Frank Habicht et du swinging London des sixties, Beth Lesser a su capturer, de l’intérieur, une génération qui, obsédée par la musique, en inventait les codes autant vestimentaires que spirituels.

You wouldn’t have known this was going on, looking at Jamaïca from the Canada or USA, but when we got there, it was so hudge you couldn’t possibly avoid it.

Il faut dire que le dance hall a vu naître l’éclosion du Dj-toaster, ce fameux personnage qui improvise des rimes parlées – du rap, en somme -sur les faces B des 45 tours. L’un des pionniers du genre sera d’ailleurs, Lee Perry, que l’on ne présente plus. La figure du Dj-toaster sera reprise à peine quelques années plus tard par le mouvement hip hop aux Etats-Unis, sous le nom de Master of Ceremony, les formidables MC’s. 

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Black Scorpion Sound Speakers, 1985 © Beth Lesser

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Youth Promotion Yard, 1986 © Beth Lesser

Le travail de Beth Lesser est donc extrêmement intéressant et surtout important. La photographe est une figure, quelque part emblématique, de cette époque. A force de vivre au travers cette culture omniprésente en Jamaïque, elle a su décrypter les codes d’une génération alors peu médiatisée. Bon nombre de ses photographies finiront par ailleurs en cover d’albums et d’EP. N’hésitez pas à aller jeter un œil sur son site internet (lien plus bas), où une grande quantité de ses interviews et photographies sont à disposition !

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Youth Promotion crew member, 1986  © Beth Lesser

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Stur Mars Sound System, 1986 © Beth Lesser

[1] livre “Kings Jammys” de Beth Lesser, sorti en 1989 aux éditions BlackStar (Finlande), puis réédité en 2002 par ECW Press (Canada)

[2] livre “Dance Hall : the rise of the Jmaïcan Dance Hall Cutlure” de Beth Lesser, sorti en 2008 aux éditions Soul Jazz Records Publishing

Site de Beth Lesser : www.bethlesser.com 

Photo de couverture : King Jammy Crew, 1986 © Beth Lesser

Clemence