Si vous prenez souvent le métro, vous n’avez pas pu les rater. Vêtus de tissus bariolés, un homme et une femme dansent en riant. Ils portent de grandes lunettes de soleil, et le papier peint floral derrière eux tranche radicalement avec les couloirs humides et les murs gris du réseau parisien. Ce couple, c’est celui que peint l’artiste JP Mika, dont le tableau sert d’affiche à l’exposition Beauté Congo, 1926 – 2015, Congo Kitoko, qui se tient jusqu’au 10 janvier 2016 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Autant dire que la couleur est annoncée.

Mêlant peinture, sculpture et photographie, l’art congolais des années 30 à nos jours s’affirme dans toute sa vitalité et sa singularité. Sur une bande-son spécialement concoctée pour l’occasion, on découvre au rez-de-chaussée les peintres dits populaires. Parmi eux, des stars du marché comme Chéri Samba et Chéri Cherin. Tape-à-l’œil mais pas clinquants, leurs tableaux aux accents pop et hyperréalistes parlent du quotidien kinois. La culture de la S.A.P.E., la politique, la ségrégation, les rêves de conquête spatiale, tout y passe. Directement inspirés par le dessin publicitaire et les affiches de campagne, les artistes se mettent souvent en scène et inscrivent dans leurs œuvres des textes adressés au spectateur. Derrière ses paillettes, la peinture populaire est aussi une peinture de revendication.

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Chéri Samba, Oui, il faut réfléchir, 2014 Acrylique sur toile, 135 x 200 cm Collection de l’artiste © Chéri Samba Photo © André Morin

Le changement? « Eza Possibles« , répond la nouvelle génération d’artistes issue de l’académie de Kinshasa, exposée dans la seconde salle. « C’est possible », à la fois le nom et le mot d’ordre d’un collectif qui entend bousculer l’héritage de ses aînés. Plus expérimentales, leurs œuvres revisitent les thèmes des populaires avec toujours plus d’inventivité. Le trait devient plus brut, les compositions plus abstraites, et les supports plus variés. Kiripi Katembo photographie Kinshasa reflétée dans les innombrables flaques d’eau qui ponctuent ses rues. Steve Bandoma réinterprète par le collage le mythique combat de boxe Ali-Foreman, un thème symbolique et récurrent que l’on retrouve dans plusieurs tableaux de l’exposition.

C’est le cas au sous-sol, où le précurseur des peintres populaires Moke dépeint la scène de manière figurative, avec une patte franche qui le distingue du trait plus fignolé de ses cadets. Une quinzaine de ses toiles côtoient les utopies miniatures de Bodys Isek Kingelez et Rigobert Nimi. Les enjeux de l’urbanisme ont nourri l’imaginaire de ces artistes qui utilisent des matériaux de récupération et des éclairages élémentaires pour construire des maquettes de cités futuristes.
Si de nombreux artistes partagent ce goût pour une science-fiction nourrie de problématiques présentes et immédiates, ils s’attachent aussi au réinvestissement de leur héritage culturel.

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Moke, Sans titre (Match Ali-Foreman, Kinshasa), 1974 Huile sur toile, 88 x 166 cm Collection privée © Moke Photo © André Morin

C’est le cas lorsqu’en 1946, l’ancien officier de la marine française Pierre Romain-Desfossés ouvre les portes de l’atelier du Hangar. Fasciné par l’art africain, il y invite des peintres congolais, avec la libre expression pour seul mot d’ordre. Sous leur pinceaux surgit un bestiaire fantastique que l’on pensait relégué aux contes de la savane, loin de la ville et du progrès. Tout comme le couple d’artistes Albert et Antoinette Lubaki trente ans plus tôt, ils donnent corps aux récits, transposent leur cosmogonie sur le papier. Disposant d’un matériel rudimentaire, ils articulent les formes et les motifs avec une force et une inventivité à faire pâlir les modernes.

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Pili Pili Mulongoy, Sans titre, non daté Huile sur papier, 37 x 52 cm Collection Pierre Loos, Bruxelles © Pili Pili Mulongoy Photo © André Morin

Un siècle d’art congolais, c’est tout ça. C’est toute cette diversité que contient le sous-titre de l’exposition, « Congo Kitoko ». André Magnin, commissaire de l’exposition, nous donne une traduction de ce terme qui n’a pas d’équivalent en français : « lorsque l’on dit « Kitoko », tout le monde lève les mains aux ciel. Congo Kitoko, ça signifie « Congo c’est tout, Congo c’est WOW. » On imagine difficilement un titre plus à propos.

Informations pratiques :

Beauté Congo – 1926-2015 – Congo Kitoko – jusqu’au 10 janvier 2016
Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261 Boulevard Raspail, Paris 14.

Ouverture de 11h à 20h tous les jours, sauf le lundi / Nocturnes le mardi jusqu’à 22h
Tarif : 10,50 / 7€

Photo de couverture : JP Mika, La SAPE, 2014, Collection privée, © JP Mika – Photo © André Morin

 

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Albert Lubaki, Sans titre, 1927 Encres sur papier, 52 × 66 cm Collection privée, Paris © Albert Lubaki

 JP Mika, Kiese na kiese, 2014 Huile et acrylique sur tissu, 168,5 x 119 cm Pas-Chaudoir Collection, Belgique © JP Mika Photo © Antoine de Roux


JP Mika, Kiese na kiese, 2014
Huile et acrylique sur tissu, 168,5 x 119 cm
Pas-Chaudoir Collection, Belgique
© JP Mika
Photo © Antoine de Roux

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