Michelangelo Antonioni, cinéaste de renom qui a su influencer l’art sous toutes ses formes des années 60 à aujourd’hui, est le sujet même de la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque Française. Ce n’est pas seulement un parcours dédié à ses films, mais au personnage en lui-même, dans toute sa complexité. A l’occasion de cette exposition, retour sur l’artiste.

“Je crois qu’il importe aujourd’hui que le cinéma se tourne vers cette forme intérieure, vers ces expressions absolument libres comme est libre la littérature, comme est libre la peinture qui parvient à l’abstraction.” C’est par ces mots d’Antonioni que nous sommes accueillis dès l’entrée de l’exposition. En voulant retracer le parcours cinématographique du réalisateur, la Cinémathèque Française met en lumière les différentes facettes de l’artiste. Ce qui fait que Michelangelo Antonioni a autant marqué le paysage cinématographique de la deuxième moitié du XXe siècle, c’est parce qu’il a su traduire toute une époque au travers ses films. Celle de l’après-guerre, d’une jeunesse européenne des années 60, d’une jeunesse dite contemporaine, déçue, qui s’inspire du chaos environnant pour se perdre dans des chimères mélancoliques. En plus d’extraits de films, la Cinémathèque nous met à disposition des manuscrits, des scénarios, des lettres, ou encore des photographies de ses tournages. Mais elle n’omet surtout pas de nous montrer la casquette de peintre qu’Antonioni revêtu. Et peut-être est-ce par là qu’il faut commencer pour comprendre le travail et la vie de ce cinéaste.

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Chronique d’un amour

Né en 1912 à Ferrare, en Italie, Antonioni se passionne très jeune pour la musique et le dessin. Mais l’interprétation et l’écriture des grands classiques musicaux ne l’intéressant guère, il se tourne vers la peinture – pratique qui ne le quittera pas de toute sa vie. Lorsqu’on regarde les tableaux exposés à la Cinémathèque, on comprend mieux l’univers esthétique qui se dégage de ses films. Plus proche d’un Rothko, d’un Pollock ou d’un Soulage que d’un Dali, Antonioni fait du néoréalisme son cheval de guerre.

En concevant un plan, je ne crois pas m’inspirer directement d’un certain tableau, d’un certain peintre; cela je l’exclurais. C’est un effet indirect, qui naît spontanément du fait qu’en m’intéressant à la peinture moderne, je me suis naturellement orienté vers un certain goût, vers une certaine manière”.

Le rapprochement est indéniable entre sa peinture et son cinéma pictural. Au point où, pour son premier film en couleur “Le Désert Rouge” (1964), il n’hésite pas à modifier les teintes des paysages. Mais tout n’est pas que question d’esthétisme. S’il décode aussi bien la période dans laquelle il évolue, c’est parce que le cinéaste s’en fait la vitrine picturale. Adepte des perspectives architecturales et d’un certain désordre, la beauté froide qui se dégage de ses plans extériorise la psychologie de ses personnages. Dès son premier long en 1950 “Chronique d’un amour“, Antonioni invente une nouvelle forme d’écriture cinématographique, faite de rupture, de mystère, d’angoisse et de désespoir. Le néoréalisme prend donc forme avec lui, même si les prémisses se font sentir par le cinéma de Luchino Visconti.

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Zabriskie Point 1970 © Bruce Davidson

Les années 60 marqueront un tournant dans la carrière du réalisateur. Avec la trilogie “Avventura” (1960), “La Notte” (1961) et “L’éclipse” (1962), une certaine maturité transparaît dans le travail d’Antonioni, maturité qui permettra d’offrir une sorte d’avènements thématiques et esthétiques du cinéma moderne. Le décor, toujours fondamental, permet alors de déchiffrer les névroses de l’époque, entre critique des catégories sociales, surtout celles privilégiées par l’essor économique de l’après-guerre, et la lâcheté sentimentale, grand maux du XXe siècle – qui rebondit manifestement sur le XXIe.

” Nous vivons une période d’extrême instabilité, instabilité politique, morale sociale, voire même physique. Le monde est instable autour de nous comme il l’est en nous-mêmes. Je fais un film sur l’instabilité des sentiments, sur le mystère des sentiments.”

Mais c’est surtout grâce à cette trilogie qu’Antonioni se fait connaître du grand public, lui qui jusqu’alors n’était connu que des salles italiennes. Investigateur sans pareil du mystère de la vie, de l’être, de la nature – de la transformation, en somme-, Antonioni se fait le cinéaste de la modernité, de la jeunesse, de la contemporanéité et de la mode. Et les films qui suivent expriment parfaitement la rupture qui s’est effectuée entre les idéologies de la première moitié du XXe siècle et celles de la seconde. Quand “Femmes entre elles” (1955) se veut une critique de la société mondaine de Turin, “Blow-Up” (1966) se moque gentiment du swinging London, et “Zabriskie Point” (1970) de l’Amérique hippie, tandis que “Identification d’une femme” (1982) reflète l’Italie des années 80, une Italie assombrie par le terrorisme, sinistre et vulgaire.

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L’Avventura

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Blow-Up

Le cinéma de Michelangelo Antonioni est donc résolument moderne, et continue d’influencer bons nombre de nos contemporains, peu importe la forme artistique choisie. La rétrospective que présente la Cinémathèque Française ne se loupe pas, pour les archives mises à notre disposition mais surtout pour les peintures du réalisateur. Une petite salle pour un si grand créateur peut nous laisser sur notre faim, mais ne nous empêche pas de réellement comprendre l’esprit agité de celui qui a su mettre des images sur ces transformations vitales qu’a connu le XXe siècle.

Informations pratiques :

Cinémathèque Française 

Du 9 avril au 19 juillet 2015

51 rue de Bercy

75012 Paris

Photo de couverture : Michelangelo Antonioni sur le tournage de Zabriskie Point, 1970 © Bruce Davidson

Clemence

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