En 1954, le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale commande à Alain Resnais un documentaire, une rétrospective sur le « système concentrationnaire allemand »[1]En choisissant un jeune réalisateur pour diriger et réaliser ce documentaire, le Comité ne s’attend pas à l’accueil, à sa sortie et plus de cinquante ans après, qu’aura le projet, à la portée éducatrice de l’œuvre, à sa poésie cinématographique.

 

Réaliser un documentaire sur les camps de concentration et d’extermination est tâche compliquée en 1955. L’horreur est encore là, dans les mémoires de tout un chacun. A l’époque, on veut tirer un trait sur les exactions, on veut passer à autre chose.

Le travail d’Alain Resnais se révèle dans ce contexte magnifique, il prend toute l’ampleur du sujet en une peinture poétique et juste de ces prisons de la mort. Si le sujet relève de l’indicible et du superlatif, le réalisateur sait y mettre des images et des mots, devient le messager de ces atrocités en y attachant toute la distance et le drame nécessaires.

Les plans sont simples et mêlent images d’archives françaises, nazies et des images en couleur tournées en 1955. Cette alternance couleur/noir-et-blanc et le balancement entre des plans fixes et un travelling en couleur de l’Auschwitz de 1955 renvoient les camps dans le passé, en font un épisode clos, tout en participant à empêcher la banalisation de l’horreur : les plans filmés nous semblent là, réels, et nous font garder en mémoire la « forme humaine » de ces bourreaux inhumains. Si les visages des détenus défilent, maigres et absents, ceux des tortionnaires choquent. Le commandant SS prenant le thé avec sa femme,  le kapo au triangle cousu sur la manche, détenu français improvisé bourreau, le SS rigolard, tous semblent loin de ce qu’il se passe dans les fours crématoires, à quelques centaines de mètres de là. L’enchainement des plans se fait naturellement, sans transition et dans une logique explicative, un regard à la fois journaliste et accusateur sur une vie entourée de barbelés.

Les choix du réalisateur font du documentaire un récital de mémoire, une peinture poétique de ce qu’il s’est fait de plus meurtier. A. Resnais confie l’écriture du commentaire, un monologue explicatif, à Jean Cayrol, ancien détenu et écrivain français. Ses mots replacent l’horreur dans son contexte avec sobriété et profondeur, ils donnent aux images une force et une ampleur impérissables.

 

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« Toute la force du film réside dans le ton adopté par les auteurs : une douceur terrifiante ; on sort de la ravagé, confus, et pas très content de soi. »

François Truffaud, 1975.

 

Nuit et Brouillard, qui restera l’un des chefs-d’œuvre majeurs du réalisateur français, est devenu aujourd’hui un outil indispensable dans le travail de mémoire. L’œuvre d’A. Resnais s’est néanmoins révélée être très précurseur voire contestée, autant au moment de son tournage que lors de son accueil médiatique.

Nous sommes en 1954 quand le projet prend forme, neuf ans seulement après l’entrée de l’Armée Rouge dans les camps de l’Est, en pleine guerre froide qui divise l’Europe et le monde en deux blocs. Le tournage est difficile, entre une Pologne communiste qui refuse l’accès de l’équipe à Auschwitz, un Service cinématographique des Armées français qui met la main sur les plans demandés par Resnais, et un Imperial War Museum de Londres qui lui interdit l’accès à ses archives. Il faut à l’équipe d’Alain Resnais toute la détermination d’aller chercher ailleurs ses ressources multimédia nécessaires, en Hollande notamment et dans les musées des camps, tandis qu’en échange du droit de diffusion dans plusieurs pays communistes, la Pologne cède enfin l’accès à Auschwitz.

Un an plus tard, le documentaire découvre les écrans. Il a du auparavant passer au travers de la censure française, qui n’a pas autorisé que l’on montre l’uniforme français comme lié aux évènements des camps. Le subterfuge du réalisateur est simple et efficace : il rajoute au montage une fausse poutre sur la tête et le képi – source du litige – en négligeant volontairement de parfaire la retouche. La supercherie s’invite ainsi à l’écran, chaque spectateur se rend compte que l’objet est faux, que la censure négationniste a interféré. L’accueil du film est par ailleurs bon, à l’exception d’une intervention des autorités allemandes en 1956 qui demandent la suppression du documentaire de la Sélection officielle du Festival de Cannes. Face aux protestations aussi bien outre-Rhin qu’en France, Nuit et Brouillard est supprimé de la Sélection mais maintenu au festival, hors-compétition cette fois-ci.

 

 

Copie de P1100348

« Nuit et Brouillard est un dispositif d’alerte contre toutes les nuits et tous les brouillards qui tombent sur une terre qui naquit pourtant dans le soleil et la paix. »

 Jean Cayrol, 1967.

Diffusé aujourd’hui dans de nombreux collèges comme illustration d’une description impossible des camps de concentration et d’extermination, le documentaire de 30 minutes a connu une postérité controversée.

Dans Nuit et Brouillard, Jean Cayrol ne cite qu’une fois les juifs comme victimes des camps. Si certains évoquent la volonté du réalisateur de ne faire des victimes qu’un tout, un ensemble, les historiens se prononcent plus aujourd’hui sur l’état des recherches qui, en 1955, ne permettaient pas encore d’affirmer la prédominance d’un génocide juif dans les exactions nazies.

L’œuvre a par ailleurs été reprise à son compte par le tristement célèbre négationniste Robert Faurisson. Ce dernier affirme que les neuf millions de morts cités par Alain Resnais et Jean Cayrol sont l’image même de l’absurdité de l’existence d’un génocide. Il a été parallèlement et en réaction révélé que les estimations faites en 1955 du nombre de victimes n’étaient pas justes et expliqueraient l’erreur.

 

Enfin, les critiques ont donné au documentaire des valeurs anti-colonialistes,  par les paroles de Jean Cayrol, qui crée sur un fond imagé des fours crématoires détruits un parallèle entre les bourreaux d’hier et ceux de 1955 :

« Qui de nous veille sur cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue de nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ?

Quelque part parmi nous, il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus.

 Il y a tout ceux qui n’y croyaient pas, ou seulement de temps en temps. 

Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombre, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »

 

 

Plus qu’à l’encontre de la colonisation, les mots de Jean Cayrol s’adressent au futur et aux hommes, au risque de retomber dans un enfer tel que l’a été l’Allemagne nazie, dans une réduction de l’esprit qui mène au génocide, et dans un négationnisme de ce qu’ont été ces camps d’extermination.

Comme il avait débuté, Nuit et Brouillard finit sur une note optimiste, un appel au genre humain, qui donne à l’oeuvre son côté impérissable, dictatique et poétique.

 

 

Dans le cadre d’un hommage à Alain Resnais, Paris Première diffusera Nuit et Brouillard le mercredi 26 mars.

 

 

Amaury.

 


[1] S. Lindeperg,  « « Nuit et Brouillard » Récit d’un tournage. », Histoire, 2005, n° 294, p.54.

Crédits photos – Beret European Tour.

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