Adieu Philippine

Adieu Philippine

Présent au festival de Cannes de 1962, en salles en 1963 mais tourné en 1960, Adieu Philippine n’a pas obtenu le succès commercial escompté à cause des longueurs de sa production.Néanmoins, cette pièce de collection est un joyau du cinéma français. Jacques Rozier, le méconnu de la Nouvelle Vague, réalise ici son premier film.

Issu de la télévision, il y importe ses techniques de tournage tirées du direct – dont plusieurs scènes reportent tout le folklore au sein du film, lors du tournage de la série Montserrat notammentmais aussi son insouciance et son désintérêt des codes classiques du cinéma, dénominateur commun avec les Godard et autres.

Il tire parti d’un scénario simple : l’histoire d’un jeune homme rencontrant deux jeunes filles, inséparables, et si inséparables que lui ne sait laquelle choisir, et que elles voient leur relation en pâtir. Mais pourquoi ces amourettes sont-elles si charmantes ? Premièrement, à coup de simplicité et de détails authentiques, Rozier dessine le portrait d’une jeunesse des années 60 en rupture avec la génération de ses parents, d’un société même. Mais c’est ici finalement l’histoire éternelle qui se répète au fil du temps, et l’Histoire ajoute du drame à la futilité de ce trio amoureux. Le héros Michel Lambert doit partir pour la guerre d’Algérie.

Est-ce la censure de l’époque ? Est-ce la simple subtilité de Rozier ? Ou l’addition des deux ? La narration reste très pudique sur la guerre, et l’envoi de gamins comme Michel qui ne savent pourquoi s’y rendre et n’en ont pas envie. Absente de grands discours, son absurdité se ressent par les silences et les attitudes, les non-dits.

Cette fin pèse au-dessus de la tête de Michel. Dans le chaudron parisien, le temps rythmé passe vite et les événements s’accumulent : du dîner familial au retour d’un ami d’Algérie, d’une promenade délicieuse sur les Grands Boulevards, à la tentative de nos deux amies de persuader une personnalité de haut rang de sauver Michel du service, on ne pense presque pas au départ.

Ce-dernier finit d’ailleurs par désirer profiter de sa jeune vie avant de se rendre au service, il part en Corse au Club Med. Rapidement, ses amies le rejoignent. Se lançant dans un voyage à travers les routes de montagne de l’île de Beauté, le trio poursuit un réalisateur véreux endetté envers Michel.

Décors paradisiaques, vêtements légers, chaleur – malgré le noir et blanc – on ressent l’ambiance estivale à la fois chatoyante mais aussi ses désagréments matériels. Et ces petites choses, mêlées au huis clos émotionnel, pourtant à ciel ouvert, entre les trois personnages laisse poindre une rivalité entre les “philippines” Liliane et Juliette.

Advient alors une des scènes les plus exceptionnelles du cinéma, celle de la danse entre Michel et chaque fille, tour à tour. Qui ne tomberait pas amoureux du regard de Liliane à cet instant ?

On croit Michel dragueur, celui-ci énerve, on aimerait qu’il choisisse ! En vérité, le dernier dialogue est d’un sens limpide, le héros coupe court aux chamailleries amoureuses des deux filles, et les réduit en simples niaiseries. Il ne choisit pas parce qu’il part, et la nostalgie d’un monde qu’il n’a pas encore quitté l’enveloppe déjà depuis un moment, dépassant ce qu’imaginaient Liliane et Juliette, intimidées devant ces paroles graves.

La scène de séparation est longue, longue comme la certitude de l’époque que se revoir après une telle séparation paraît impossible. Et le titre s’explique alors par l’impossibilité de choisir : adieu Philippine(s) !

Matthieu

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