« Assimiler sans être assimilé ». Cette maxime de Léopold Sédar Senghor s’accorde tant à la démarche du projet Acid Arab d’Hervé Carvalho et de Guido Minisky, qu’à celle, près de cent ans plus tôt, du peintre Paul Klee. Rapprochement d’artistes qui évoluent à l’écart des expressions consacrées.

En avril 1914, les peintre Paul Klee, August Macke et Louis Moilliet entreprennent un voyage en Tunisie; sur une période d’environ deux semaines, ils séjournent dans les villes de Tunis, Sidi Bou Said, Hammamet et Kairouan. Ils en reviennent avec de nombreuses peintures et aquarelles qui marqueront profondément l’histoire de l’art du XXe siècle.
Ce voyage devenu mythique constitue une percée déterminante dans l’oeuvre de ces artistes; la confrontation au ciel ardent, aux façades blanchies par le soleil, à la pureté des formes architecturales et aux étoffes éclatantes leur sera une révélation de la lumière et de la couleur.

Pour Klee cette découverte tient presque de l’épiphanie, ainsi qu’en témoigne son journal : « La couleur me possède. Point n’est besoin de chercher à la saisir. Elle me possède, je le sais. Voilà le sens du moment heureux : la couleur et moi sommes un. Je suis peintre. » Cosmopolite, il voyagera dans toute l’Europe et découvrira l’Egypte en 1929.

Hammamet

Motiv aus Hammamet (Motif de Hammamet), deux versions, 1914

La coïncidence veut qu’un voyage en Tunisie, en 2012 cette fois, marque aussi la création – ou concrétisation – du projet Acid Arab des DJs parisiens Hervé Carvalho et Guido Minisky. Les deux résidents du club chez Moune mènent ainsi depuis quelques années un projet qui émane de l’observation d’une harmonie essentielle entre l’acid techno et les musiques traditionnelles « orientales » (berbères et tunisiennes, notamment), pour évoluer aujourd’hui vers un véritable échange culturel entre des pays d’Afrique du Nord et la capitale française : sortie d’EPs collectifs, organisations de concerts et de soirées, collaborations avec des musiciens, labels et acteurs des scènes locales.

En combinant l’acid et l’arab, Carvalho et Minisky ont assurément tapé dans le mille. A l’écoute de leurs productions, l’association des deux semble naturelle et évidente, tant au niveau des rythmes que des sonorités. Mais une seule bonne idée ne suffit pas à entretenir un projet, moins encore à le développer. Le cheminement remarquable d’Acid Arab tient ainsi de la volonté des DJs de réellement pénétrer cette musique et la culture dont elle est issue, à continuer leur exploration des sons d’Orient et d’ailleurs sans jamais se laisser borner par les catégorisations : « On n’utilise pas la musique orientale comme un gimmick, on est pas dans l’orientalisme, le métissage, la fusion. On essaie d’être radicaux des deux côtés. Notre but, c’est la transe au sens noble du terme. »

Cette volonté de dépasser l’orientalisme, d’accéder à une compréhension profonde des « arts lointains », trouve aussi son expression dans le primitivisme qui imprègne l’art moderne, de la fin du XIXe siècle à la moitié du XXe. De Gauguin à Picasso, en passant par Rousseau, Nolde et les expressionnistes de Die Brücke, Matisse, Man Ray, André Breton, les exemples sont nombreux. Parmi tous ces artistes, Paul Klee est peut-être celui qui en aura la connaissance la plus intuitive, la plus clairvoyante, celui qui parviendra à incorporer dans ses oeuvres la spiritualité intrinsèque des musiques et déserts orientaux.

Starker Traum (Rêve intense), 1929

Starker Traum (Rêve vivide), 1929

Si la musique d’Acid Arab est celle de la transe, la peinture de Paul Klee est celle du rêve. Tantôt abstraite, surréaliste ou expressionniste, son oeuvre peuplée de signes, de figures oniriques et de couleurs diaphanes concilie toutes les influences de son époque, sans jamais se séparer de son caractère intime et secret. Ainsi, comme le fait remarquer Guido Minisky, « personne ne fait vraiment de la musique orientale, c’est toujours un mélange entre plusieurs styles »; et ceci vaut aussi pour la peinture.

Paul Klee aurait d’ailleurs pu être musicien. Né d’un père professeur de musique et d’une mère cantatrice, il étudie le violon dès son plus jeune âge avant de se tourner vers la peinture. La musique restera toujours présente dans ses tableaux, comme en témoignent de nombreux titres ou son intérêt pour l’art de Robert Delaunay. Le rythme parcourt toutes ses oeuvres, exalte leurs nuances chromatiques et révèle la recherche d’un principe intemporel et poétique, que l’on retrouve dans la musique d’Acid Arab.
Peut-être celle d’un lien ténu mais ininterrompu qui lie chaque création à son mythe, chaque forme à ses origines lointaines.

Lucien

Burg und Sonne (Chateau et soleil), 1928

Burg und Sonne (Chateau et soleil), 1928

Abwandernder Vogel (Oiseau errant), 1929

Abwandernder Vogel (Oiseau errant), 1929

Paukenspieler (Joueur de tambour), 1940

Paukenspieler (Joueur de tambour), 1940

Photo de couverture : Schleiertanz (Danse du voile), 1929

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